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CE QUE C’EST QUE L’EXIL : VICTOR HUGO ET MME DE STAËL

Les Rencontres de Coppet

Château de Coppet, 15 avril 2014, 20 heures

Madame la Municipale de Coppet,

Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et messieurs,

Permettez-moi de commencer en remerciant vivement Martina Priebe pour son invitation, son organisation et son introduction – je pourrais continuer indéfiniment ces rimes riches sans épuiser ma reconnaissance. Merci aussi à Édouard Graham, à qui Victor Hugo dirait « mon cher poète », le spécialiste des échanges littéraires, que j’avais rencontré il y a un peu moins de six ans, c’est-à-dire il y a un peu plus d’un lustre, à l’occasion de la mémorable exposition « Passages d’encre » qu’il avait mise en scène à la fondation Martin Bodmer. Il s’agissait d’une partie de l’extraordinaire bibliothèque de Jean Bonna dont la présence ici, pour sembler presque naturelle tant il apparaît un peu comme notre Necker à tous, n’en est pas moins un grand honneur.

Merci à vous, M. l’Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès des Nations Unies à Genève et des organisations internationales en Suisse, d’avoir consenti à vous distraire un moment des affaires bien plus importantes qui tourmentent le monde d’aujourd’hui, mais il est vrai que vous êtes un esprit beaucoup plus lettré que votre alter ego M. de Staël – alter ego dans la carrière diplomatique s’entend –, ce M. de Staël qui lui aussi venait du Nord*.

La disparition si récente du comte Othenin d’Haussonville nous plonge tous dans la consternation. Je me faisais pour ma part une joie de rencontrer ce membre éminent de la famille et des études staëliennes ; j’ai dû me contenter, comme Chateaubriand en 1832, de tourner autour du fameux « mur d’enceinte » où le mystérieux « bosquet funèbre », qui s’est ouvert une dernière fois pour l’accueillir il y a cinq jours, protège le mausolée érigé en 1794 pour ses aïeux Mme Necker, son mari et sa fille.

Merci à M. Renzo Baldino, directeur du château de Coppet, pour l’excellent accueil qu’il nous a malgré tout réservé dans cette propriété si chargée d’histoire que l’on n’oserait jamais y prendre la parole – si l’on était ailleurs que dans son pressoir… d’autant que grâce à lui, aux collections présentées, et à ses deux guides aussi affables qu’érudits, la visite du château donne une saisissante impression de temps retrouvé : on s’attend d’un instant à l’autre à voir surgir Necker, Schlegel ou Benjamin Constant… Je lui dois du reste, ainsi qu’à tous les organisateurs, un remerciement à titre personnel puisque mon épouse, qui refuse toujours de me suivre dans les universités comme dans les médiathèques, a consenti pour la deuxième fois de sa vie à m’accompagner. La première fois, c’était à Charlottesville, dans la fameuse université de Virginie dessinée par Jefferson, pour un colloque intitulé « « When Freedom Returns » : Exile for Victor Hugo and Other Engagé Writers » ; la deuxième fois, c’est ici – ce qui prouve s’il en était besoin que Coppet et Mme de Staël, cette « société vivifiante », cette « lanterne magique du monde » (Sismondi), font encore des miracles.

Vous êtes si nombreux – et pourtant, j’avais annoncé que je ne parlerais pas de l’exil fiscal – vous êtes si nombreux que je ne peux hélas toutes et tous vous remercier personnellement. Cependant je pense à ce que notait dans son journal, il y a 230 ans [le 6 juillet 1784], M. de Prangins qui avait quitté son château pour aller dîner avec son ami M. Necker à Beaulieu, près de Lausanne : « Une visite d’aussi loin pour un seul dîner est presque un hommage ; je le rends de grand cœur […]. » À moi qui n’ai pas même un dîner à vous offrir*, que pourriez-vous me dire, vous qui venez quelquefois de beaucoup plus loin encore ? De Thonon-les-Bains et du Chablais français, le pays sans ombre de mon enfance, comme écrivait Henry Bordeaux, d’où nombre d’entre vous, parents et amis, à l’image de M. Joseph Ticon, président de l’Académie chablaisienne, ont affronté la traversée de Genève, que l’on dit redoutable, pour arriver jusqu’ici ; de Besançon, la ville où Victor Hugo naquit l’année où paraissait Delphine ; du pays de Gex cher à Voltaire où travaille Martine Farge de Rosny, notre Élisabeth Vigée-Lebrun, dont les bords du Léman font ces jours-ci l’ornement du musée Lamartine de Mâcon ; de Fribourg et de ses environs – et j’ai une pensée toute particulière pour mes si aimables compagnes de travail sur les écrits intimes de cette autre femme exceptionnelle qu’est la duchesse de Castiglione-Colonna, dite Marcello (en les voyant réunies ici, avec quelques autres, je ne peux m’empêcher de les assimiler à ces « belles de Coppet » que Mme de Staël faisait danser dans son château pour l’agrément de ses visiteurs) ; j’en passe, mais pas des meilleurs. Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas reconnaissant aussi, cela va de soi, à ceux qui viennent de Lausanne, de Rolle, de Prangins, de Genève et même… de Coppet. À ce titre, et je m’arrêterai là, je suis particulièrement heureux de cette occasion qui m’est enfin donnée de rencontrer Doris Jakubec, la plus illustre habitante de Coppet depuis Mme de Staël, si j’en juge entre autres par ses travaux et ses éditions si remarquables de mes deux auteurs de prédilection que sont depuis toujours Charles-Ferdinand Ramuz et Guy de Pourtalès.

C’est une bonne nouvelle pour ceux qui peinent à me suivre depuis maintenant six ans : j’ai presque fini mon tour du lac en conférences ! Certes, je n’ai pas encore complètement renoncé à aller parler de Rousseau et de Victor Hugo dans les souterrains du château de Chillon, de la rencontre entre Victor Hugo et Romain Rolland dans les restes de l’hôtel Byron à Villeneuve, de Mme de Noailles dans le jardin de sa poésie à Amphion, ou du peintre Enrico Vegetti, l’Elstir de la Savoie, dans son atelier de Nernier, mais après la Fondation de l’Hermitage à Lausanne (24 avril 2008), le château de Ripaille à Thonon-les-Bains (16 janvier 2010), le théâtre Les Salons à Genève (20 novembre 2008), le château de Coppet, terre sainte en ce mardi saint 2014, m’apparaît tout de même comme le couronnement de ce pari un peu absurde que n’aurait pas désavoué Cingria. Même si la raison en est plus à chercher dans les hasards du calendrier que dans un quelconque mérite (et je n’en ai à vrai dire aucun autre, pour vous parler de Mme de Staël, que d’avoir été il y a maintenant plus de vingt ans l’élève indigne, mais ébloui, de Gérard Gengembre), je suis très flatté d’ouvrir ces rencontres internationales sous les figures tutélaires de deux auteurs dont le point commun le plus évident est d’avoir dû à l’exil un élargissement singulier de leurs perspectives et aussi, ce n’est pas si fréquent que l’on puisse l’oublier, d’avoir tous deux survécu, plus ou moins longtemps il est vrai, et très différemment, à leurs exils respectifs.

En attendant, sans la dynastie des Bonaparte, le château de Coppet n’aurait pas rayonné sur toute l’Europe, et la voix de Guernesey n’aurait pas retenti dans le monde entier. Mme de Staël n’aurait pas écrit de Londres à son amie allemande Mme de Berg « L’exil m’a fait perdre les racines qui me liaient à Paris et je suis devenue européenne » [5 mai 1814] ; Victor Hugo n’aurait pas écrit de Guernesey à son traducteur et éditeur italien M. Daelli [18 octobre 1862] : « À mesure que j’avance dans la vie je me simplifie, et je deviens de plus en plus patriote de l’humanité./Ceci est d’ailleurs la tendance de notre temps et la loi de rayonnement de la révolution française ; les livres, pour répondre à l’élargissement croissant de la civilisation, doivent cesser d’être exclusivement français, italiens, allemands, espagnols, anglais, et devenir européens ; je dis plus, humains. » Sans la dynastie des Bonaparte, pas de Corinne ni de Misérables ; le romantisme n’aurait pas eu la même forme, ni peut-être le même nom, et nous ne célébrerions ni le bicentenaire de De l’Allemagne (au mois près pour ses éditions française et suisse), ni le 150e anniversaire de William Shakespeare, l’essai de Victor Hugo sorti des presses – c’est au jour près – le 16 avril 1864.

Avant d’entrer dans l’étude ponctuelle de Mme de Staël et de son exil vus par Victor Hugo pendant son propre exil, arrêtons-nous un instant sur une année importante entre toutes : 1817. 1817, c’est à la fois l’année de la mort à Paris, suivie de l’enterrement à Coppet, de Mme de Staël, et l’année qui marque officiellement l’entrée dans la carrière littéraire d’un jeune poète encore inconnu, Victor Hugo. …..

* M. Nicolas Niemtchinow.

Pour la suite de la présentation (version conférence) veuillez vous adresser à

Martina Priebe, rencontres@châteaudecoppet.ch

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